jeudi 30 janvier 2014

Les critiques du Goéland Masqué : "J'ai tué Anémie Lothomb"



Antoine Galoubet est un écrivain sans succès qui vient dans un énième salon du livre, faire la promotion de son dixième roman, Une saison dans les ténèbres. Les clients ne se pressent pas, en revanche, c’est la cohue devant le stand de sa voisine, la très médiatique Anémie Lothomb. En rentrant chez lui, Galoubet aperçoit sur le bord de la route la voiture d’Anémie, abandonnée. Il y découvre le corps sans vie de l’écrivaine. L’affaire pourrait s’arrêter là, mais Galoubet charge le corps d’Anémie dans sa propre voiture et se retrouve donc flanqué d’un cadavre très encombrant, avant d’avoir pris le temps d’y réfléchir. Il s’en suit une valse folle de quiproquos, accusations, dissimulations, manipulations. Galoubet congèle, réchauffe, enterre, déterre, et se prend finalement d’une affection post mortem pour cette femme qui jusqu’à peu symbolisait l’échec de sa carrière. Et pour cause ! Vivante, elle était sa ruine, morte, elle sera l’instrument de son triomphe !
Les romans de JP Gattégno parlent volontiers de l’écriture, et celui-ci n’échappe pas à la règle. Qu’est-ce que cela signifie « être un écrivain ? » L’écrivain est-il celui qui écrit ou celui dont on parle ? Où s’arrête le rôle des médias ? Où commence la responsabilité du lecteur ?
Tout le talent de l’auteur est justement de faire émerger ces questions à partir d’une intrigue totalement foldingue et de personnages qui pourraient bien se sentir des affinités avec la lectrice du Misery de Stephen King, ou les bras cassés flamboyants de Pierre Siniac. Le métier d’écrivain serait-il un métier dangereux ?
On est ici au cœur du sujet, mais Gattégno n’en fait pas une thèse. Il pose des questions, l’air de ne pas y toucher, et surtout, il déroule une intrigue désopilante et débridée, extrêmement cinématographique, et nous prend au piège de cette histoire folle.
Lecteur aussi, c’est un métier à risque !


Jean-Pierre Gattégno, J’ai tué Anémie Lothomb, Calmann-Lévy

Les critiques du Goéland Masqué : "Longtemps, je me suis couché de bonne heure"



Ponchelet est en conditionnelle et doit faire ses preuves comme manutentionnaire aux éditions Condorcet. Il a purgé sa peine (pour un braquage minable) en tant que secrétaire particulier de Sholam, un détenu VIP, collectionneur, érudit et esthète, qui a fait son éducation. Aujourd’hui, Ponchelet ne demande qu’une chose, c’est qu’on lui foute la paix. Pas de chance, il découvre un jour dans son sac un manuscrit qui n’aurait jamais dû s’y trouver, et qui commence par ces mots : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Ponchelet n’a bien sûr jamais entendu parler de Marcel Proust mais cette phrase va bouleverser sa vie. Elle va devenir le principe autour duquel s’articule le monde : ceux qui se couchent de bonne heure, et les autres. Elle va être le tremplin qui lui permettra d’oser aimer une femme qui lit.
JP Gattégno manie, comme toujours, l’humour et la malice. Il adore les clins d’œil littéraires, la connivence avec son lecteur.  Mais Longtemps, je me suis couché de bonne heure va bien au-delà des aventures tragi-comiques de Ponchelet. C’est aussi une réflexion sur la lecture, l’art, la beauté, le partage, la vérité et le mensonge. Ponchelet y prend une stature de Monte-Cristo, et c’est Sholam/Faria qui mène la danse. Car si la phrase de Proust reste un symbole, c’est aussi un début, un passage, un basculement dans un monde infini, celui de la littérature. Et comme le dit Gabriel, manutentionnaire chez Condorcet lui aussi, « quand on lit la première phrase, on est foutu » ! Et c'est ça qui est bon !

Jean-Pierre Gattégno, Longtemps, je me suis couché de bonne heure, Babel

jeudi 23 janvier 2014

Les critiques du Goéland Masqué : "Le Bar parfait"



Jean-Bernard Pouy

 



« Le Bar Parfait » Ed In8, 2011,
collection Polaroïd, dirigée par Marc Villard
 

Lorsque vous refermerez ce roman, jamais plus vous ne considèrerez le vin blanc, le Monopoly, Pigalle et les sucette Pierrot Gourmand de la même manière. Jamais plus vous ne pénétrerez dans un bar par hasard, ou bien votre regard aura-t-il bien changé. Jamais plus vous n'hésiterez entre le muscadet et le sauvignon mais vous hésiterez définitivement à commander un beaujolais (« C'est toujours pareil avec le beaujolais. On doit se méfier du beaujolais. Ca porte malheur, le beaujolais »).

Qu'attendez-vous ? Osez la quête d'un bar parfait !

Notule de lecture, 
Mouette Rieuse,
le 17 janvier 2014



lundi 20 janvier 2014

Les critiques du Goéland Masqué : "Calibre 16 mm"

 

 Jean-Bernard Pouy

 


Calibre 16 mm, Ed In8 2013,

collection Polaroïd dirigée par Marc Villard

 

 

L’incipit s’ouvre par : « Une gueule de notaire, va décrire, tiens, bon courage.
Généralement, ça sent le moisi »
Mais ça ne sent pas le moisi dans cette novella jubilatoire de JB Pouy. dont la tournure n’est pas balzacienne, bien évidemment. De quel détournement d’incipit s’agit-il alors cette fois ?
L’auteur a l’art de vous faire croire qu’il écrit comme il parle, mêlant de façon réjouissante les styles.
On lit J-B Pouy avec le sourire. Pour un peu, il serait là devant vous : une moue, voire une grimace, la main dérange la tignasse, l’œil s’arrondit derrière les lunettes puis, après une inspiration, regard et sourire pétillent. J-B Pouy vous parle.

Héros pascalien, Vincent Cortal (sûrement d’origine catalane) était, sans divertissement, un homme plein de misères.
Prof retraité, veuf, fâché avec son Gigi de fils entraîneur de foot, il faisait le mort. L’héritage improbable de 86 bobines de films expérimentaux des années 70, en16 mm of course, le réveille. « J’allais revivre un pan de ma jeunesse. Récupérer des souvenirs. Peut-être un peu de joie, de désir. J’avais enfin quelque chose de sérieux à faire. Récupérer les joies idiotes de mon passé. Ma vie redevenait légèrement trépidante ».
« (…) J’y allais au hasard, redécouvrant peu à peu des films qui m’avaient fait peut-être fait vibrer, trente ans avant. On a les madeleines qu’on peut.»

Différentes péripéties vont plonger « Monsieur Vincent » (allusion en passant au film de Maurice Cloche ?) dans « Un vrai film américain d’antan. Vieillot » car rien moins que les services secrets des USA veulent récupérer deux bobines compromettantes pour des pontes au pouvoir.
A sa suite, le lecteur vit ou revit le cinéma expérimental des années 70, les projections au Centre Américain. « Ça y est, le virus avait refait son apparition. C’était sans doute, à l’époque, une posture, mais, pour nous, le seul cinéma, c’était celui-là. Un cinéma définitivement éloigné du roman et de la littérature et se rapprochant drastiquement de la poésie et de l’Art. Le Septième. Pas de raison. Un plaisir visuel total. Et nous étions prêts à tout gober. Du conceptuel à l’abstrait. En plus, c’étaient les seuls endroits où l’on pouvait mater des filles et des hommes à poil. Et entendre du rock and roll de l’ombre ou bien de la musique progressive. »

A défaut de vous faire une toile, vous aurez peut-être envie d’aller faire un tour sur l’autre, de toile, et vérifier si J-B Pouy n’a rien inventé. Voici la liste des réalisateurs et œuvres cités
(bien sûr, les citations renvoient, là aussi, à J-B Pouy)

Piero Heliczer

Gérard Malanga April Diary 2, Blue Funk at the Café Wha et April Diary 3, Blank Society
« C’étaient, en gros, des joutes poétiques entre plusieurs personnes de la « scène » d’alors qui déclamaient, se caressaient et se suçaient en même temps. (…) Le tout sur un toit de gratte-ciel à New York. » « Dans la bande de joyeux drilles qui s’ébattaient « poétiquement », il y avait des mecs, à l’époque insouciants, mais qui, plus tard, n’aimeraient peut-être pas qu’on les reconnaisse et qu’on les voit en position assez peu avantageuse ».

Andy Warhol : The couch, Empire 

David Rimmer : Variations on a cellophane wraper  

Jack Smith : Flaming Creatures

Les frères Kuchar

Maya Deren

Lagrange et Arrietta : leurs fantasmes en noir et blanc, « pleins de jeunes femmes diaphanes »

Tony Conrad : The Flicker « film stroboscopique ayant la réputation de rendre le spectateur épileptique, carrément fou et, en tout cas, aveugle. »

Michael Snow : Back and Forth « une suite ultrarapide, un balayage effréné, un panoramique hystérique, droite, gauche, à tel point qu’on ne voyait rien qu’une horizontalité de lignes. Mais au bout d’un quart d’heure, le spectateur se rendait compte que ça ralentissait et que, peut-être, il allait enfin voir ce que ça filmait. Effectivement, quand la caméra est devenue fixe, on a vu. Et ça n’avait aucun intérêt. Une vague salle de classe avec deux personnages en train de lire des bouquins. Ça ne faisait rien, il y avait un truc à regarder et on sentait dans la salle, un soulagement, une joie infinie de n’être plus baladé. Dix minutes après ce break, la caméra est repartie à gauche, prenant un peu de vitesse en revenant vers la droite. Stupeur désespérée dans la salle. Et un type a pété les plombs (…) une lance d’incendie à la main, criant : « Arrêtez ! Arrêtez ! Ou j’envoie la sauce ! »

Long John Silver Treasure Island 

Giovanni Martedi : Film trouvé dans une poubelle tartiné de détritus avant chaque projection, Film sans projecteur, et Film sans caméra qui sont ce que leur nom indique, le dernier à durée variable en fonction du temps que la réalisateur passait au bistrot après avoir fait démarrer le projo.

Kenneth Anger

Bruce Conner

Paul Sharitz

James Whitney Lapis « joyau d’une dizaine de minutes (…) JW avait mis un temps infini pour exciter chimiquement des centaines de points, de sels minéraux, sur chaque photogramme vierge, vingt-quatre par seconde, donc il faut imaginer les heures et les jours, les mois et les années passées pour organiser un magma et un chaos pointilliste en, petit à petit, un magnifique mandala. »

Adolfo Arrieta : El Crimen de la Purindola « plein d’anges et de chaos original »

Markopoulos The Illiac Passion

Taylor Mead

Christian Boltanski L’Homme qui Tousse


Notes de lecture
Marie Pen’Du
Le 19 janvier 2014

 

 

dimanche 19 janvier 2014

Les critiques du Goéland Masqué : "Bird"


Marc Villard

Marc Villard au 13e Festival du Goéland Masqué

Marc Villard est qualifié par Jean-Bernard Pouy de « meilleur écrivain comportementaliste français ». Ce virtuose de la nouvelle et de la novella, également poète dans sa jeunesse, évoque dans une prose ramassée le destin des laissés pour compte de Memphis à Barbès. Des obsessions et un style, voilà ce qui fait un auteur. Les thèmes récurrents chez Marc Villard sont ceux de la quête du père, de la mauvaise rencontre et de la perte, - ce qui n’empêche pas quelquefois un détour par le football. Rock et jazz sont des domaines que Marc Villard connaît bien, et cela s’entend dans son écriture « à l’oreille ».




Son court roman « Bird », 100 pages, Ed Joëlle Losfeld 2008, s’ouvre sur quelques vers de Francis Giauque :

« nos voix se sont tues
le silence la boue les murailles du désespoir
partons
il est temps de respirer l’odeur de la nuit
et de s’y enfoncer à jamais ».

Ce poète suisse, qui se suicida en 1965 à l’âge de 31 ans, écrivait la douleur d’exister, l’effondrement et la mort psychiques ; 1958 fut « la date de ma mort, pas la vraie, l’autre, qui est pire ».
Le ton est donné.

Cécile, 25 ans, part en maraude de Saint-Michel avec le SAMU social et, avec elle, le lecteur rencontre vieux et jeunes à la dérive.

« Traînées rouges sur le bitume.
Jazz de nuit.
Des ombres et, parfois, la mort, la mort. »

Cécile a connu l’héroïne et le trottoir. Elle recherche son père, ancien saxophoniste professionnel, surnommé Bird par un ami- il s’est laissé faire. Bird, qu’elle a cru mort, gagne quelques euros en soufflant dans le métro.

« (…) première Marlboro du matin.
La nuit est innombrable.
Gosses dans la brume.
Taxis invisibles, paumés du matin glacial.
Encore une nuit sur ces lieux de douleur ».

En quelques lignes la description peu bavarde donne à voir les protagonistes et leurs déplacements avec, au passage, des pépites, telles : « le monde s’anamorphose », « l’attente murmure ». De brefs passages poétiques offrent au lecteur une respiration, le temps d’une demi-pause.

Les références musicales abondent : lors de ses maraudes, Cécile écoute Kemi Futi, Gnarls Barkley ; Bird, lui, vit avec Art Pepper, Charlie Parker, Archie Shepp, Lester Young, Clifford Brown, Duke Ellington, Django Reinhardt, John Coltrane, Wardell Gray.

Les retrouvailles sans pathos du père et de la fille croisent le destin d’un couple de SDF, ami de Bird, ayant trouvé l’abri précaire d’une tente aux abords du périph’ : cinq ados défoncés s’offrent à leurs dépens un snuff movie. On côtoie un candidat à la mairie du Xème peu scrupuleux, un flic ignoble, avec un détour par Barbés :

« L’air est vif.
Les fourrures synthétiques paradent.
Du cul à deux balles.
Le sexe parade. »

Pas de happy end pour Bird mais, pour Cécile, un nouveau départ.


Notes de lecture,
Le 7 janvier 2014,
Marie Pen’Du.


mardi 12 novembre 2013

Les critiques du Goéland Masqué : "Mauvaise étoile "

Roger Jon Ellory


Au départ des romans de Roger Jon Ellory, trois points : un personnage, un état des USA à une époque donnée - ce qui l’amène à modifier son écriture -, et une question. Ellory met un quidam aux prises avec des évènements extraordinaires. Il n’aime pas les personnages tout d’une pièce ; ce qui l’intéresse, ce sont les failles, les faiblesses de l’être humain sujet aux erreurs. Les personnages sont porteurs d’une question personnelle de l’auteur et vont l’aider à y apporter quelques éléments de réponse. Il ne peut donc y avoir de synopsis préalable, les personnages peuvent évoluer de façon inattendue, et ce n’est que rétroactivement, une fois que le roman est entièrement construit, avant la phase de l’écriture définitive, que R.J. Ellory met la touche finale à la scène d’ouverture du roman, à laquelle il accorde une importance majeure, car elle en situe l’enjeu éthique.

Voilà ce qu’il a exposé le mercredi 6 novembre 2013
à l’Espace Café de la librairie Ravy à Quimper.




Son neuvième roman publié, « Bad Signs », Orion Ed. 2011, est le quatrième ouvrage traduit en 2013 en français aux Ed. Sonatine sous le titre « Mauvaise Etoile ».

Ce slow motion thriller foisonnant, situé dans les années 60, vous embarque d’un orphelinat et centre de redressement pour mineurs de Barstow, California, en direction de l’Arizona, pour des haltes dans des diners de patelins paumés comme Twentynine Palms, une nuit dans un motel miteux de Phœnix, une halte dans une Convenience Store and Gas Station le long de l’autoroute à Marana, dans une errance qui tendrait vers Eldorado,Texas.

9 jours, 79 courts chapitres, 436 pages (version anglaise). Course folle d’un adulte psychotique et de deux demi-frères adolescents qu’il a pris en otages.

Contingences, rencontres avec le Réel prises en pleine gueule au sens propre comme au figuré. Comment les protagonistes se débrouillent pour continuer à vivre, ou survivre – ou pas. L’écriture, qui ne roule pas à vitesse constante, en accompagne les péripéties. Quelques scènes de meurtre sont dignes du cinéma de Q. Tarantino mais il n’y a chez R.J. Ellory aucune complaisance, ces scènes sont nécessaires à la compréhension de la transformation psychique de celui que le passage à l’acte modifie à jamais. La plupart du temps, la victime meurt avant même avant de toucher le sol, (c’est la phrase qui revient le plus souvent dans le roman), pas de détails morbides superflus.

L’architecture du roman est complexe et astucieuse, toujours surprenante. Ce qui n’empêche pas une extrême attention aux détails, aux personnages secondaires croqués en quelques mots, souvent avec humour, jamais avec cruauté. Attention ! Un personnage que vous pensiez suivre tout au long du roman peut mourir subitement, un protagoniste juste aperçu peut prendre le devant de la scène.

Le suspense est constant mais ne survient pas toujours où on l’attendrait. Ainsi, on se retrouve captivé dans le premier chapitre par une scène au premier abord mineure : Clay, le plus jeune des frères, en réponse à la provocation de Digger son aîné, tente de voler la rootbeer bien fraîche du gardien du camp. Le narrateur nous fait partager ses atermoiements, retarde l’instant de sa décision, et nous nous affligeons ensuite de sa déroute. C’est là la fameuse openingscene du roman : Clay continuera-t-il dans cette voie de loyauté à son frère ou fera-t-il, et à quel prix, ses propres choix ?



Marie Pen’Du
Le 12/11/2013

 





lundi 1 avril 2013

Les critiques du Goéland Masqué : "Les vacances d'un serial killer"

L'auteure, Nadine Monfils, sera présente au 13e Festival du Goéland Masqué.



Tout n'est pas rose chez les flamands !

Ce sont les vacances, alors la famille Destropper est sur le pied de guerre, direction la pension les « Mouettes rieuses » à Blankenberge.....le père, la mère le fils, la fille et la grand-mère maternelle....fouette cocher, à nous la mer, les embruns, l'iode, le farniente etc....pour le soleil rien n'est sûr.... les miracles ne sont plus monnaie courante outre-Quiévrain ! Le voyage se passe très mal, bien évidement, Josette (la maman) se fait voler son sac à main, mémé Cornemuse, qui voyage dans sa propre caravane, est perdue en route. Et ce qui semblait être un coin de paradis sur la mer du nord ressemble plus à une cabane désaffectée, reste de la guerre de 14/18, perdue au milieu d’une décharge sauvage bordée de dunes cachant la mer.......

Et rien ne va s'arranger : la famille file un mauvais coton, Fonske ébrèche son contrat de mariage, Josette s'en rend compte, Mémé multiplie les aventures et les enfants font toutes les bêtises possibles et inimaginables et à cet âge-là l'imagination est à son zénith....

Celle de Nadine Monfils également qui s'en donne à cœur joie pour notre grand plaisir....même si le trait est un peu forcé parfois, une lecture très agréable, un bon moment de détente. On passe d'une péripétie à une autre, d'autres trépassent au gré de ces mêmes péripéties... , d’autres tuent le commerce et l’artisanat en faisant des passes à l’œil.... etc.....

Prenez une famille qui mérite haut la main son triple B : Belge, Bruxelloise et beaufs ! Attention c'est du haut de gamme, patronyme « Destrooper », version de Destroye à la Gueuze Lambic , le père Alfonse (Fonske pour les intimes, et on va le devenir intime!) qui gagne (bien une fois) sa vie en fabriquant des boulettes de viande sauce lapin ! Sa passion sa voiture, attention pas n’importe quel tas de ferraille posé sur quatre roues ! Que nenni ! Fonske est un adepte du « Tuning » pratique qui consiste à dépenser une fortune pour rendre sa voiture encore plus laide qu'elle ne l'est! Madame, Josette de son petit nom, voudrait bien avoir l'air, mais n'a pas l'air du tout, elle fait tout pour en avoir l'air sans avoir l'air d'y toucher !Faut vous dire Monsieur que chez ces gens là ! Sa dernière lubie : un chapeau monstrueux qui doit soi-disant faire venir le soleil ! Les enfants (car hélas il y a des enfants.....Steven....et Lourdes, avec un prénom pareil, pas sûr de devenir une sainte nitouche. Signe particulier : ils filment tout ce qui bouge et sont les dignes rejetons de leurs géniteurs ! Madame a encore sa maman dite Mémé Cornemuse qui accompagne le reste du clan en vacances, mais dans sa caravane ! Mémé, elle, mérite son triple B, mais ses catégories, ce sont Baise, Bibine et Bagout......douée la petite dame, dans son sillage les cadavres se ramassent à la pelle.... et les amants dans sa couche.... Biloute, lui, c'est un bon gars...ok, il tue plus souvent qu'à son tour, mais c'est jamais de sa faute et il aime tant rendre service... c'est vrai il a exterminé tous les petits commerçants de son village, mais ils avaient tous manqué de respect à sa tante Mirza. On va croiser (chassé-croisé, c'est les vacances) un échappé de prison, la grosse Gigi un peu dragueuse, Carmella une prostituée qui travaille gracieusement, le personnel d'un hôtel de haut-vol, bref, les jolies colonies de vacances dans le Plat Pays.

Sérieux s'abstenir, accros du polar classique, relisez Simenon, pour les autres, faites-en comme moi une sorte de récréation littéraire, le livre qui fait sourire et même parfois rire, ce qui par les temps qui courent est malgré tout une grande performance !


Une critique
d'Yvon Bouëtté



Les vacances d'un serial killer (extraits) :


- Le père, lui, préfère les chansons à texte de Sheila. Il possède tous ses disques. L'ancienne nénette à couettes et à jupe vichy le fait bander depuis des lustres.

- Ça me fait que j'ai l'impression de partir avec des gogols. Toi avec ton manteau noir sur ta permanente, les deux mouflets avec un casque et des pompons sur les écoutilles ! Sans parler de la vieille dans sa Casbah à roulettes.

- Ils roulent. Le paysage défile. Plat pays, morne plaine. La Flandre est devenue triste avec ses Flamingants qui lui ont écrasé le cœur à coup de bottes de S.S. Ici, tu demandes ton chemin en français, et on ne te répond pas. Tout juste si on ne te fusille pas !

- Hé, t'as vu, Lourdes, on dirait la maison du psychopathe dans Psychose. Ça craint.

- Oh, là-bas ! On dirait un phare breton ! s'écrie-t-elle, toujours à la fenêtre.
- À la mer du Nord ça me paraît peu probable.....

- Tu n'as qu'à m'appeler Biloute.
- C'est con comme prénom !
- Tu préfères Roger ?

- Et tant pis s'il coule. Vaut mieux faire naufrage avec Leonardo que de rester le cul sur le sable avec un péquenot.

- Il y a un Bon Dieu pour les tueurs.....

- Ensuite, le vieux est passé à la casserole. Oh, rien de bien terrible. Pas de quoi faire un péplum. À cet âge on ne redresse plus le mat, on se contente de secouer le drapeau.

- Tu m'étonnes que le pays part en vrille, fait le patron. Déjà que la mer du Nord va être nationalisée. Paraît que le sable sera aux Wallons et la mer aux Flamands.


vendredi 29 mars 2013

Les critiques du Goéland Masqué : " On the Brinks"

L'auteur, Sam Millar, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué.


Tiocfaidh ár lá

(Notre jour viendra)

 

Sam Millar, sa vie, son œuvre, ici sa vie, surtout d'enfant pauvre de Belfast à la consécration littéraire, avec le statut d'un des auteurs les plus controversés d'Irlande. 

Une enfance pas des plus réjouissantes, entre une mère que la solitude ronge et qui noie son désespoir dans l'alcool, un père marin au commerce peu présent. Et déjà la discrimination et le communautarisme dans la famille avec une branche protestante.

Quelques petits boulots dont celui aux abattoirs (voir Redemption Factory), la mort à 17 ans de son ami, Jim Kerr, abattu par un loyaliste, puis la condamnation, aussi à l'âge de 17 ans à trois ans de prison pour "Appartenance à un groupe illégal"! Commence alors un séjour à la prison de Long Kesh dans les "H Blocks" de sinistre réputation.

L'état anglais veut imposer aux membres de l'IRA emprisonnés le port de l’uniforme des prisonniers de droit commun, alors qu'ils sont des prisonniers politiques. Commence alors pour Sam et beaucoup d'autres ce qu'ils nomment "La Rébellion", la grève de l'hygiène, le mouvement des "Blanket Men", puis les grèves de la faim qui entraîneront la mort de Bobby Sands et de neuf autres républicains irlandais.

On a de la peine à se dire que cet épisode de l'histoire se soit passé à même pas deux heures d'avion de Paris, dans un pays qui se veut un modèle de démocratie et chose encore plus choquante dans une espèce d'indifférence de l'Europe. Pragmatisme politique oblige!

Car le bras de fer entre l'administration britannique et les prisonniers républicains fut long et douloureux pour ces derniers. Ce que Sam explique parfaitement dans ces quelques lignes :
 
- J'étais loin de me douter qu'aucun d'entre nous ne rentrerait vraiment chez lui. Nous avions été cuits dans une fournaise. Nous avions changé. Complètement et pour toujours. Nous ne serions plus jamais les mêmes. Dans nos têtes, nous étions foutus pour toujours. 

Est-il possible après avoir vécu cet enfer pendant huit ans de se reconstruire? Direction New-York pour tenter de sauver ce qui est encore sauvable dans la vie d'un homme! Une fausse identité pour oublier? Un début de séjour calme, travail dans un casino, beaucoup d'argent brassé, un ami qui bien entendu vous veut du bien! Un casse presque parfait, trop énorme pour que les victimes oublient ; la prime offerte atteint des sommes faramineuses, et la police est sur les dents.

Et donc retour à la case prison.....et une amère constatation, l'argent est la seule chose capable de corrompre tout ce qu'il touche!

Sam, bien sûr, est le narrateur et personnage principal de ce récit, que dire si ce n'est qu'admirer la force de caractère et la volonté farouche de ne pas céder malgré les coups et les humiliations. Jusqu'où un homme peut-il aller pour défendre ses idées et un attachement exacerbé à son pays ? Très loin semble-t-il! Jusqu'à écrire plusieurs centaines de lettres au pape pour défendre la cause des prisonniers politiques d'Irlande du Nord!

Des personnages connus, une certaine "Dame de fer", fer blanc, c'est facile d'être dure pour ne pas dire inhumaine dans un bureau, entourée de gardes du corps...mais l'échéance est proche enfin! Des hommes politiques ou des ecclésiastiques, peu sont décrits sous un jour sympathique, même les leaders du Seinn Fein, et cela est relativement surprenant! Quant à l'église catholique, ses prises de positions contre les membres de l'IRA et sa mansuétude envers le pouvoir en place ne trouvent guère de crédit parmi les détenus réclamant le statut de prisonniers politiques.

Un grand merci, Sam et toute la famille te donne rendez-vous bientôt, à toi et à Bernie à Penmarc'h pour le festival du Goéland masqué. Je salue également Patrick Raynal et Madame que nous reverrons avec plaisir à Penmarc'h




Une critique
d'Yvon Bouëtté




"On the brinks" (extraits) :


- Nous étions le 30 janvier 1972, et personne n'imaginait le terrible cauchemar qui nous attendait. C'est devenu le moment phare de ma vie, un baptême du feu dans le monde réel d'un nationalisme en Irlande du Nord.

- Merde, nous étions meilleurs que les Spartiates. Nous étions les Blanket Men.

- La voix perçante de Thatcher crissait comme des ongles sur un tableau noir.

- L'église catholique, par le biais de ses prêtres les plus serviles, nous informa que : « Personne ne votera pour Bobby Sands». C'était tout à fait réconfortant de savoir que le gouvernement britannique et l'église catholique chiaient dans les mêmes pantalons.

- Pour quelqu'un habitué aux rues de Belfast, celles de New York étaient peu ou pas du tout impressionnantes.

- La brume se dégageant du sac soulevait l'estomac de la plupart des passants. Pas moins. J'avais subi bien pire. La Blanket Protest. L'abattoir.

- Trois ans de préparation et c'était bouclé en trois minutes. Pour une obscure raison, c'est moi qui me sentait volé.

- On pourrait mettre ma passion - ma dépendance - pour les comics américains directement sur le compte de mon père.

- Tous ces Feds semblaient avoir des noms à consonance irlandaise, avec de gros O' accrochés entre eux.

- Ce furent les mauvais jours de la Diesel Thérapy, une période d'essai pour ce qui allait venir.



Éditions : Seuil (2013) Titre original : On the Brinks, the extended edition.(2009).

lundi 25 mars 2013

Les critiques du Goéland Masqué : " Nager sans se mouiller "

L'auteur, Carlos Salem, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué.


Juanito Perez Perez a un peu la tête de n’importe qui, une petite vie un peu minable, un divorce un peu sordide et une vie sentimentale qu’il vaut mieux passer sous silence. Bien rares sont ceux qui savent qu’il est aussi Numéro Trois, tueur à gage patenté, as de la gâchette, seize contrats à son actif, pas une bavure.

Lorsqu’il part en vacances avec ses enfants et qu’il se retrouve, à son corps défendant, dans un camping naturiste sur l’emplacement voisin de son ex-femme, et que rappliquent en prime Numéro treize qu’il n’a jamais pu encaisser, et son copain d’enfance qu’il n’a pas revu depuis quinze ans, ça fait beaucoup de coïncidences. Et s’il est sûr d’une chose, c’est "qu’il faut se méfier des coïncidences et des putes à petits seins".

Juanito va essayer d’y voir clair dans ce nid d’espions où on ne peut se fier à personne, affinant des stratégies de survie issues du manuel du Tueur à Gages tout en s’essayant au rôle de père modèle pour lequel il n’y a pas de mode d’emploi. Il en résulte une valse étourdissante de personnages et de situations dramatiques, loufoques, tendres ou érotico-gymniques, un genre de Fantasia chez les Ploucs à la sauce ibère, totalement réjouissant. Le tout est porté par une écriture sobre, efficace et caustique, juste dans tous les registres, et qui parvient à transformer un roman d’espionnage décalé en questionnement doux-amer sur l’identité, la transmission et l’amour. Une jolie performance !

Carlos Salem, Nager sans se mouiller (Matar y guardar la ropa) traduit de l’espagnol par Danielle Schramm, Actes Sud



 Catherine Le Ferrand







Les critiques du Goéland Masqué : " Redemption Factory "

L'auteur, Sam Millar, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué.


L’Irlande de Sam Millar n’est pas celle des paysages ruraux de la « verte Erin » qu’un flot de touristes, nostalgique d’un Eden fantasmé, cherche à retrouver à chaque visite. Certes, dans le classique, vous retrouverez un pub à Guiness, la passion du héros pour le snooker, l’évocation de vieilles légendes qui nous disent que dans le « Warrior Field » se trouvent les restes de centaines de combattants massacrés par les Vikings et dès l’ouverture du roman, l’agonie d’un prisonnier torturé par ses camarades pour avoir trahi la cause révolutionnaire. Mais le récit de Millar se situe à un autre niveau…

La Redemption Factory est un gigantesque abattoir de Belfast à la limite d’une zone industrielle à l’abandon où "les wagons déglingués achèvent de mourir de vieillesse et de rouille" sous un temps sombre et maussade où s'exhalent les odeurs de renfermé et les relents d’urine. C’est pourtant là que Paul, au chômage depuis un an, se présente pour un éventuel emploi. Il ne se doute pas qu’il ouvre les portes de l’Enfer...Seuls existent dans cet univers ceux qui ont le pouvoir : Violet l’inquiétante secrétaire "à la tête anormalement grosse et à la peau pourrie", Taps l’homme de main du patron Shank dont l’admiration qu’il porte à William Blake n’est pas le versant le plus rassurant de sa personnalité. Enfin Geordie l’infirme, l’air enragé, qui est la tueuse en chef de l’abattoir et qui fera passer à Paul un baptême/bizutage sous le signe du Sang. Les autres, la masse anonyme des ouvriers est réduite dans une stricte hiérarchie du travail, à la couleur des casques qu’ils portent, à la seule fonction qu’ils exercent et aux dépenses effectuées au pub ou dans la boutique d’un prêteur sur gages. Là vit et travaille un étrange couple : Philippe Kennedy amateur de livres anciens (dont on apprendra à la fin du roman ses liens avec Paul) et Cathleen son épouse, âpre au gain, alitée en permanence, exprimant sa haine du genre humain par tous les orifices de son corps.

Au cœur de cette damnation sociale peut-on être sauvé ? existe-t-il une chance quelconque de rachat ? Lucky Short, looser sympathique, seul ami de Paul pourrait faire partie des élus s’il n’était aussi lâche et couard ; c’est d’ailleurs lui qui provoquera la catastrophe finale… à laquelle peu réchapperont.

On l’a bien compris, dans cette œuvre le roman Noir côtoie le fantastique et l’épouvante et c’est tout le mérite de l’auteur de savoir mettre en scène les noirs desseins de l’âme humaine. Si le livre une fois commencé ne vous lâche plus et une fois refermé continue à vous hanter c’est aussi grâce à la traduction de Patrick Raynal qui a fait connaître Sam Millar en France.

• Redemption Factory est le second roman de Sam Millar ancien combattant de l’IRA, condamné à 14 années d’emprisonnement à Long Kesh : "nu dans ma cellule et battu tous les jours, ceci ne cesse de hanter mon écriture …la littérature Noire est le meilleur moyen de faire sortir de mon âme les aspects les plus noirs de l’humanité, que mon expérience m’a conduit à rencontrer".

• Sam Millar vit aujourd’hui à Belfast.


Roger Hélias







Les critiques du Goéland Masqué : " Poussière tu seras "

L'auteur, Sam Millar, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué.


Que cache ce paysage cafardeux des environs de Belfast ? ces zones périphériques occupées par un terrain vague où seules les ruines d’un orphelinat attestent d’une vie antérieure ? Que cache la « Barton Forest » aux buissons d’aubépine et aux sous- bois tellement inaccessibles ? A cet endroit hostile, seulement visité par les animaux sauvages et les laissés pour compte de la société, s’est aventuré le jeune Adrien Calvet lors d’une journée d’école buissonnière. Son don d’observation et son esprit fouineur lui font découvrir un os avec « du sang séché et des bouts de viande » puis une poupée saisie par la glace sur des eaux gelées. Si tout au moins il pouvait se confier à son père Jack, détective privé et ancien flic de qualité, mais celui-ci, depuis la mort accidentelle de sa femme, a plongé dans l’alcool et se désintéresse de son fils…

Qui sont réellement les deux vieux barbiers, Joe Harris et Jeremiah Grazier qui, dans leur vieille boutique, répugnant à tout changement, continuent à exercer leur métier comme autrefois, au seul rasoir ?

Dans ce premier roman paru en 2006 en Irlande (The Darkness of the Bones) Sam Millar annonce son goût pour les atmosphères angoissantes dans des histoires habilement construites où, après un exposé des caractères et de l’univers des protagonistes s’ouvre une deuxième partie haletante puis terrifiante, d’un père à la recherche de son fils. Dans ce bout d’Irlande hors du temps, les rapports de sexe et de mort continuent de marquer à jamais les consciences et les actes. Ce n’est pas l’arrivée du printemps qui donnera un vain espoir car, comme le dit Jack à la dernière page, « c’est le système qui a foiré ».

NB : ce roman s’inspire de faits authentiques.


 Roger Hélias




Les critiques du Goéland Masqué : " Delirium tremens "

L'auteur, Ken Bruen, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué


La littérature Noire américaine a popularisé la figure du privé comme antihéros d’un pays, loin d’être aussi serein et triomphant que sa puissance pouvait le laisser entendre.

L’Irlandais Ken Bruen, dans ce roman publié à l’origine en 2001, au moment même où l’Irlande aux yeux de nos libéraux européens subjugués, devenait un modèle de bon élève de la classe, met en scène le privé Jack Taylor dans un pays où, comble d’ironie « il n’y a pas de détectives privés ».

Exclu de la Garda Siochana (police) non par alcoolisme (« je ne dessoulais pas… un garda abstinent est considéré avec méfiance quand ce n’est pas avec une totale dérision ») mais parce qu’il a écrasé son poing « sur la gueule d’un politicien en vue », notre (anti)héros est réduit à tenir permanence au Grogan’s « le plus ancien pub de Galway à ne pas avoir changé ».

Plus que l’intrigue au dénouement (presque) prévisible, ce qui intéresse Ken Bruen c’est Jack Taylor : ses états d’âme, ses amours impossibles, ses amitiés contrariées, ses cuites, ses périodes de sevrage, ses séjours à l’hôpital ou en asile psychiatrique et Galway, non pas celle du miracle économique et des nouvelles technologies mais celle qui a préservé son authenticité à l’écart des mutations architecturales et sociologiques. Entendons-nous bien, Bruen ne se réfugie pas dans une nostalgie qui nous rappelle, dans un autre domaine, un certain journal TV à 13H. Porté par de courts chapitres (jamais plus de six pages), par des dialogues vifs où l’humour est toujours présent, le roman se lit vite (c’est l’une des constantes de l’auteur) et avec un très grand plaisir. Ajoutons à tout ceci des références à la culture rock, à certains auteurs de la littérature Noire, au cinéma, sans que tout cela ne soit, comme on le lit trop souvent ailleurs, prétentieux et inutile et nous obtiendrons un renouvellement d’un genre qui ne cesse d’être revisité par des auteurs talentueux.



  
Roger Hélias



Les critiques du Goéland Masqué : "Le petit bleu de la côte Ouest"



Georges Gerfaut ne se pose pas de questions. Ou alors, si ça lui arrive, il s’empresse de les noyer dans le Cutty Sark. Il lui arrive aussi de faire des choses qu’il ne comprend pas. Par lassitude, ou par ennui. C’est comme ça qu’il file à l’anglaise après avoir déposé aux urgences un accidenté de la route qu’il a cueilli par hasard dans un coin de fossé. C’est comme ça aussi qu’il ne peut pas savoir que le blessé en question n’a pas raté son virage tout seul, mais qu’on l’a un tout petit peu aidé, avec trois balles dans le buffet. Alors, évidemment, il ne peut pas comprendre pourquoi deux tueurs à gage s’obstinent à lui nuire et à pourrir sa vie qui n’a vraiment pas besoin de ça.

Dix mois de cavale pour boucler la boucle, se défaire de tout ce qui gêne, et retourner à la case départ, la tête perdue dans un de ces petits bleus de la côte ouest, ce blues west coast qui lui ferait presque croire qu’il existe.

L’écriture de Manchette a le génie du quotidien, le désespoir serein. Aujourd’hui qu’explose le polar français, ayons une petite pensée pour les bâtisseurs. Presque dix ans après sa mort, l’œuvre de Manchette est plus que jamais l’élément fondateur. Pas seulement du polar, d’ailleurs, mais d’une certaine vision de l’absurdité du quotidien. La vie, c’est un genre de roulette russe. On la prend en pleine tête, et après, c’est chacun pour soi.



Catherine Le Ferrand







Les critiques du Goéland Masqué : "L'Enfant allemand"


Voilà que Camilla Läckberg nous revient avec le 5è opus des aventures d’Erika Fälk. L’auteur avait commencé sa carrière en surfant sur la vague Millenium et le premier volet consacré à son héroïne, La princesse des glaces, avait même reçu en 2008 le Grand Prix de Littérature Policière. Depuis, Erika Fälk a grandi, elle s’est mariée et reproduite, et de livre en livre, on prend des nouvelles de tout le monde.

Comme d’habitude, il est question de secrets de famille, mais il faut bien reconnaître que même au cœur de sujets aussi graves que la seconde guerre mondiale et les scories du nazisme dont l’Europe d’aujourd’hui peine parfois à se défaire, Camilla Läckberg a du mal a sortir de Tintin au pays des Bisounours. Ses personnages, au demeurant fort sympathiques et attachants, gagnent peu en densité au fil des tomes. Ils se contentent de divorcer, se marier, avoir des enfants et les nourrir avec des purées maison, fêter des anniversaires, prendre des congés parentaux et accessoirement, contribuer à résoudre quelques meurtres.

Le problème, c’est précisément qu’on s’attache. Même si on sait d’avance que l’écriture est convenue, la construction répétitive, les histoires tirées par les cheveux, on y retourne quand même, justement pour prendre des nouvelles ! On se laisse happer par un récit peut-être pas brillant, mais intelligent, et un sens du suspens indiscutable. Alors même si la recette est éprouvée, ça ressemble un peu à ces bombons trop sucrés, qu’on engloutit jusqu’à l’écœurement en sachant qu’on regrettera, mais sur le moment, c’est tellement bon !

Camilla Läckberg, L’enfant allemand (Tyskungen), 2011, traduit du suédois par Lena Grumbach, Actes sud, Coll. Actes Noirs.




Catherine Le Ferrand

dimanche 24 mars 2013

Les critiques du Goéland Masqué : "Clara et la pénombre"


Au début, il y a le miroir. Celui qui renvoie l’apparence ou laisse affleurer l’inconnu, obéit ou trahit. Celui qu’Alice franchit, délaissant le reflet pour son revers, un monde où rien n’est tout à fait comme on croit. De l’autre côté du miroir, puisque Alice veille, en exergue aux quatre parties du roman, de l’autre côté du miroir, l’art n’est plus impressionniste ou réaliste, il est hyperdramatique. Van Tysch en est le grand prêtre et le théoricien. Contrefaçons et détournements sont monnaie courante, dans le monde des marchands d’art où ces œuvres atteignent des valeurs défiant l’imagination. Le détail... les toiles sont humaines. Les œuvres sont peintes sur des corps apprêtés et enduits, livrés aux pinceaux et aux caprices de l’artiste. L’art a sa logique propre qui justifie ses dérives. C’est l’irruption du monde extérieur, qui fait exploser cette logique. Car les toiles sont détruites. Quelqu’un s’attaque à des originaux inestimables, les pièces maîtresses des expositions Van Tysch. Ou serait-ce un assassin, qui massacrerait des êtres vivants ? Quel est le prix de la vie face au marché de l’art ? Que reste-t-il d’humain dans une toile, quand l’enjeu est l’immortalité de l’œuvre ?

L’enquête policière dévoile peu à peu ce monde où les repères et la morale sont d’un autre ordre, lorsque certains humains vivent une vie d’objets. Si l’art est le reflet de l’âme, il est aussi la réponse au désir du public. Corps torturés, manipulés, contraints, magnifiés, sublimes. Corps de l’horreur aussi, dans ces "monstres" qui ne fascinent que par leur ambiguïté. Car tout est dans la pénombre, cet état de confusion que Clara semble incapable d’atteindre, à trop vouloir irradier sa clarté, Clara si claire qu’elle refuse la liberté à l’obscur qui est au fond d’elle-même. "La seule vérité est la pénombre", affirme Van Tysch qui ne conçoit que cette perte du réel où seule importe la perception, où la vérité est celle qui émerge dans la douleur, arrachée à cette pénombre.

Jose Carlos Somoza évoque, dans une de ses chroniques, un conte de Borges, Le miroir et le masque. Écrire, ce serait aller et venir entre le miroir qui reflète et le masque qui dissimule. Un miroir qui offrirait au lecteur son propre reflet derrière celui de l’auteur, un masque qui dissimulerait chacun à soi-même. Clara et la pénombre n’est rien d’autre que ce jeu de dupes, le reflet terrifiant de soi-même dont l’art fait son essence.

 


Catherine Le Ferrand






Les critiques du Goéland Masqué : Le poulpe

L'auteur, Jean-Bernard Pouy, sera présent au 13e Festival du Goéland Masqué.



En matière de polar, on aime pouvoir compter sur son héros. On s’apprivoise, on finit par bien se connaître, avoir un peu les mêmes goûts. On passe deux ou trois heures ensemble, à l’occasion, le temps d’un TGV, il nous raconte ses dernières prouesses. Le Poulpe est de ces héros familiers. Il ne porte pas les costumes croisés de SAS, mange plus proprement que Béru, et ne piquera jamais sa tasse de thé à Miss Marple. Il est célibataire, mais un petit peu amoureux de Cheryl, tout de même, il a des potes, il aime la bière mais pas le vin et les jours de coup de blues, il se fait materner par Maria, la taulière du Pied de Porc à la Sainte Scolasse. Gabriel a une histoire, aussi, un peu lourde, celle-là. Une histoire de parents disparus dans un accident de voiture quand il était gamin. Une histoire qui a imprimé au fer rouge ce besoin de tribu, et cette terreur de l’attachement, puisqu’un revers de destin peut le rompre pour toujours. Le Poulpe vit à l’hôtel.

Indépendant, il ne doit rien à personne et n’en fait qu’à sa tête. Ses enquêtes sont celles qui habituellement passent aux oubliettes, la rubrique faits divers du journal, là où parfois certaines lectures le chatouillent d’un frisson qu’il connaît bien, et le jettent sur les routes, à la recherche de l’embrouille qui se cache derrière les trois lignes laconiques. Le Poulpe est un traqueur de nuisibles, animé par sa seule conception d’un monde juste et propre. L’escapade justicière terminée, il revient s’asseoir au Pied de Porc à la Sainte Scolasse, et reprend la lecture du journal.

Le personnage est né en 1995, sous la plume de Jean-Bernard Pouy. En cadeau de baptême, un cahier des charges. Le héros étant orphelin, tous les papas (et quelques mamans) sont les bienvenus. Au total, plus de deux cents titres et autant d’auteurs, le principe étant de faire tourner la carte blanche. L’aventure commence pourtant comme une pochade de lycéens, une variante de "t’es pas cap" à laquelle se mesurent les copains de la bande, Jean-Bernard Pouy, Serge Quadruppani, Patrick Raynal, Didier Daeninckx. Au fil des titres et du succès, écrire un Poulpe devient un must, et la liste s’allonge d’épisodes plus ou moins heureux, comptant même la version de Romain Goupil, échappé du cinéma, et celle de Cesare Battisti ! Entre temps, Gabriel n’y suffisant pas, Cheryl a pris du service et enquête pour son propre compte.

En 1998, le cinéma lui donne un visage. Ce sera celui de Jean-Pierre Darroussin, filmé par Guillaume Nicloux, le scénario restant l’apanage des pères biologiques, Pouy et Raynal. Jean-Bernard Pouy confie, avant la sortie du film : "C’est un objet un peu ailleurs et, en même temps, une version supplémentaire du Poulpe, une version cinéma qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que Patrick ou moi pensons du Poulpe mais avec ce que pense Nicloux du Poulpe." Et pourquoi pas ?

Depuis 2000, pour ne rien négliger, Gabriel Lecouvreur coince la bulle ! Douze albums BD sont déjà parus, certains directement propulsés au rayon collectors. Le Poulpe a évidemment un site internet, ou plutôt des sites, sur lesquels on peut trouver des biographies des personnages principaux, des interviews de Pouy ou Raynal, et même des produits dérivés !

Mais au départ, il y a le texte, et pour les néophytes, une seule règle : retourner aux origines, aux premiers récits, ceux qui posent les bases de la série et dessinent le personnage. Après, chacun reconnaîtra "son" Poulpe, dans cette débauche de signatures, mais après tout, c’est comme avec tous les vieux copains. Parfois, on ne voit pas le temps passer, mais certains jours, ils n’ont vraiment rien à raconter !



Catherine Le Ferrand



Les critiques du Goéland Masqué : "Le bar crade de Kaskouille"

L'auteure, Nadine Monfils, sera présente au 13e Festival du Goéland Masqué.


Depuis la projection lors du salon 2008 de Madame Edouard, tout spectateur averti de Penmarc’h sait que Nadine adore les bistrots. Elle nous le rappelle dès l’entrée de ce petit bijou d’une centaine de pages : "Les rades sont les hôpitaux de l’âme" or, celui de Lulu n’a, a priori, rien d’attirant. "Dans un bled paumé au milieu de nulle part", il n’est fréquenté que par quelques habitués tenus en liquido-dépendance par les ardoises du patron ; certes, il y eut un jour un car de japonais (enfin, sept ou huit en combi Toyota) mais la maladresse de Roger, le frérot "zinzin" (celui qui a "des nouilles dans la capote crânienne") ne fit rien pour la réputation des lieux. Dans cet improbable bistrot se retrouvent Rosalie, pochtronne et midinette qui aimerait, une fois morte, que ses cendres soient dispersées dans le jardin d’Adamo ; Marcel le boucher, tronche assortie à son tablier "couleur pinard" dont la femme, la grosse Fernande, est partie avec un marseillais (de Pigalle !)… ce qui fait le bonheur de Carmella , son frère travelo.

Un jour, un étranger débarque, ayant un rendez vous sur place ; si sa profession nous est vite révélée, il est "tueur à la carte", si son catalogue nous est assez tôt présenté, la mallette mystérieuse qu‘il transporte suscite très vite la curiosité des clients et surtout de Rosalie qui, bien que très imbibée ne se lasse pas de le questionner…

Ce 30e numéro de la Suite Noire dirigée par Jean-Bernard Pouy est, sans conteste, l’une des grandes réussites d’une collection (la meilleure aujourd’hui ?) qui regroupe déjà (presque) tous les grands auteurs du genre, habitués du Goéland Masqué (liste impressionnante à la fin de chaque ouvrage). Le petit ouvrage de Nadine Monfils est l’un des meilleurs car une fois de plus, humour noir et verve satirique se conjuguent avec les reparties les plus inattendues et les plus surréalistes. À déguster sans modération en ces temps difficiles.

« Santé ! »


  Roger Hélias







Les critiques du Goéland Masqué : "Jeux pour mourir"


La Seconde Guerre mondiale vient de se terminer. Géo-Charles Véran, ex-journaliste, consacre sa retraite à la protection de l’enfance. Jeux pour mourir, son unique roman, recevra en 1950 le Grand Prix de littérature policière. Dans ce roman des décombres d’une après-guerre pas toujours reluisante, où on exécute des enfants quand on ne les envoie pas au bagne, Géo-Charles Véran se fait la voix de ces vies en lambeaux que tout s’acharne à écorcher.

Belle vient de mourir. Assassinée dans la petite chambre qu’elle occupait, avec ses souvenirs d’une carrière de danseuse brisée d’un seul coup, et ses bijoux, pour avoir un bel enterrement, avec des fleurs. Les bijoux ? Il n’y en a plus. C’est pour ça qu’on l’a tuée. L’enterrement, il n’y avait personne pour le suivre. Quatre gamins chahutent le fossoyeur et investissent le corbillard pour se faire promener. L’Hérisson, le plus jeune, Mérou, La Fouine, et Cat, le chef. Ils traînent la fin d’une enfance trop courte entre le canal, le terrain vague, le lotissement et l’usine. Sans horizon, sans amour, ils ont parfois faim, souvent peur. Mais ils le savent, un jour, ils partiront. Ils prendront le train, le bateau, vers la vraie vie, "un monde où on ne sentirait pas la mort rôder autour de soi". C’est pour ça qu’ils ont tué Belle.

Du samedi au mardi, quatre jours vont suffire pour les faire basculer dans l’horreur, dans l’impensable engrenage d’un jeu dont ils ne connaissent pas les règles. Enfants perdus à la lisière d’une ville sans nom, hors du temps et du monde, ils ont parfois l’intuition de ce que pourrait être le bonheur ; un geste tendre, un mot d’amour, un mouchoir brodé qu’on garde au fond d’une poche, le souvenir d’un baiser. Mais la réalité est bien là, qui veille, qui rappelle les coups, la solitude, la dureté d’une vie où un "désespoir d’enfant" n’est qu’une amertume de plus.

Dans cet unique roman, publié en 1949, Géo-Charles Véran atteint les profondeurs de la détresse d’enfants sans repères, que la vie dirige droit vers l’horreur. Le clan qui leur sert de famille devient le système perverti qui hâtera leur chute. Une ville impalpable, un présent sans date, aucun effet de style dans cette écriture au scalpel qui dit la souffrance indicible d’enfants sans amour, que rien ne raccroche à la vie. Le drame se déroule, implacable, jusqu’à son issue, folle et inévitable.

Roman noir ? C’est peu dire. Roman des ténèbres, du désespoir, Jeux pour mourir est un objet rare, unique, une terrible et inoubliable descente en enfer.

Géo-Charles Véran, Jeux pour mourir, L’Atalante, 1989
À noter l’adaptation réalisée par Tardi chez Casterman en 1992



Catherine Le Ferrand